
Le voyage est ainsi fait. Il nous fait passer par des etats etranges. Le corps parle. L’esprit repond. Le dialogue est profond, parfois les echanges sont vifs. Quand le corps est malade, l’esprit souffre. La fatigue, la fievre, le delire, le verbe est noire, les pensees aussi.
Mais la vie est belle. Sa couleur est rose dit-on pour aller bien. Je vais mieux. Le rose est pale mais meme pale, le rose est rose.
Le ciel bleu, sans nuage. Le fort est or, sans carat. Misri dans sa kurta blanche, assis en tailleur, boit un chai. Je pense a Chopin. L’heure est a la contemplation. Le temps s’est adouci. Misri revient de la mosquee. Il est alle prier Allah. Son visage est lisse, rase, parfume. L’homme est neuf. Le regard va loin, vers l’horizon, la ou je ne peux pas voir. Les heures sont longues. Le soleil est fort. Misri est bon. Misri le sage.
Sous un arbre, dans sa ferme, au milieu du desert, je le regarde s’agiter. Il cherche de quoi etancher sa soif. Il cueille des melons. Il les ouvre de sa poigne. Le fruit est mur. L’eau est pure. Il m’en tend un, je le goute. La chair est sucree. La peau est dure. L’homme est doux. Le sourire est sincere.
Le temps a passé. Nous rentrons. Il me ramene sur sa moto. Le paysage defile. L’allure est plus vive qu’a l’aller, plus sure peut-etre. Meme avec le vent qui me fouette le visage, je peux entendre Misri chanter. Sa voix est claire. La voix d’un haute-contre. Louange a Allah le Grand.
La route est droite et longue. Nous roulons vers l’horizon. Les gens sont rares. Un dromadaire tire son chargement fouette par son cocher. Misri klaxonne. A chaque fois que nous croisons une ame, Misri klaxonne et je l’entends murmurer Allah Wakbar’. Chacun de ses gestes est guides par la foi. Je m’accroche a ses prieres. Je suis apaise. Mes craintes ont disparu. La confiance est intacte. Misri me guide. Misri klaxonne. Je regarde aux alentours. Je cherche ame qui vive. Personne. Allah Wakbar’. Misri voit ce que je ne suis pas en mesure de voir.
Le desert est derriere nous. Les couleurs du ciel ont retrouve les teintes pastels du soir.
Dans la ville, les tambours battent le rythme du mariage. Les celebrations s’enchainent. Les processions se suivent. A la nuit tombee, l’epoux, sur sa monture, traverse la ville pour aller chercher celle qui deviendra sa femme.
Dans les rues c’est l’euphorie. Une camionette transporte une sono. La musique est puissante, elle retentit dans tout Jaisalmer.
Derriere, on danse. Les hommes dansent. Ils se dehanchent, ils se cabrent, ils s’agitent. Il n’y a aucune regle sinon d’etre le plus originale possible. C’est plus fou qu’une gay pride et l’absence de style rend la parade encore plus folle.
Les femmes, entre elles, suivent le cortege, disciplinee. Elles regardent d’un oeil amuse leurs hommes se defouler.
Parmis les danseurs, quelques touristes se sont joint a la fete. La techno-indo-parade dans le bazaar de Jaisalmer, ca ne se loupe pas. Les voyageurs sont moins deginguandes. Les filles s’amusent. Les indiens en profite. On vient les chercher, on leur prend les mains, on se frotte un peu, on se permet des libertes qu’en d’autres occasions on ne se serait jamais permis. "Are Ram, Are Ram, Are Krishna, Are Ram", le tube du moment. On chante.
Entourant le prince de la soiree, des enfants portent des neons. Les lumieres rendent l’atmosphere encore plus electrique. Le generateur suit. Les fils se tendent a mesure que l’on avance. Tout cela est archaique mais tellement surrealiste. Je vole quelques clichés a la foule en transe. Des fusees s’envolent, explosent et s’embrasent. Les tetes s’inclinent vers les etoiles. On regarde l’artifice. Eblouissant.
Puis les invites s’engouffrent dans le temple. La sono s’eteint. La musique se tait. Seuls les tambours continuent a marteler la cadence. On rentre chez soi. On va dormir. Demain une autre danse. Demain une autre fete. Demain un autre mariage.
Quant a Misri, il croit en son Dieu et je n’ai vu personne croire en un Dieu aussi fort que Misri. L’Islam semble habiter le corps de ce garcon. En cotoyant Misri, je cotoye egalement la passion d’un homme pour sa religion. Misri est un garcon complique comme tant d’autre, mais il a quelque chose de plus. Je ne saurais dire quoi exactement, peut-etre la sagesse ou bien est-ce le respect. Misri me respecte et j’aime cette sensation. C’est peut-etre tout simplement cela le religion des hommes. Le respect.
Quant a moi, j’ecoute Chopin. Je crois en sa musique. Je crois en l’harmonie des notes sur un bout de papier jusqu’a ce que l’instrument les transforme en poesie, jusqu’a ce que les sons me ravissent et plus que tout, je crois qu’il faut laisser croire les hommes.
Sometimes I feel like a rock star. C’est pesant. Ca devient vite insupportable. A Paris dans la rue, je suis anonyme, je ne suis personne. Je m’assois a la terrasse d’un café, on me regarde entrer, une fois assis, on m’a deja oublie. Dans les rues de Jaisalmer, chacun de mes pas me propulse vers un regard nouveau. J’ai mes habitudes mais l’habitude n’y change rien. Je m’installe a la table d’un restaurant et toutes les tetes se tournent vers moi. Je suis fixe, on me devisage, on me decortique. Le garcon charge de m’apporter les chapatis s’avance, il est debout, a quelques centimetres, il me toise. Cela peut durer des heures. Le garcon charge de ramasser les verres s’assoit a mes cotes et il me regarde et jamais il ne se lasse de me regarder.
Je marche, je suis une proie. Les lapkas me suivent avec tenacite. Ils proposent de m’emmener dans un magasin. Je suis cense trouver ce que je cherche. On croit me connaitre. On ne me connait pas. Le lapkas peut tout obtenir de moi, sauf ce qu’il cherche, une commission.
Toujours les meme questions. Les reponses ne changent pas. Avec la regularite d’un metronome, je leur apprends ma nationalite, mon nom, ma profession, ma situation sociale. Je leur donne les raisons qui me pousse a venir en Inde. Je leur reponds que j’aime leur pays, leur region, leur ville, que je les aime. Ils sont contents. Toutes les heures je passe un entretient. A la fin, pas d’embauche. Nothing. Challo.
Mai gora hu. A white skinner. Je suis la blancheur, la neige qu’ils n’ont jamais vu. Ils sont le bronze. Ils sont les levres qui se gersent par 30 degres.
Dans la ville, je m’attends a croiser Guy Lux et Leon Zitrone. Ici c’est tous les jours interville.
Aujourd’hui je n’ai pas l’ame d’une rock star. La celebrite me fatigue. Je voudrais etre tranquil. Anonyme.
Dans ma chambre, j’allume le ventilateur. L’air est chaud. Les ellisses tournent au plafond. La porte est fermee. J’ai le temps. Je peux rester allonge toute la journee, toute la nuit, toute la semaine. Solitaire. Devant le mirroir, je fuis le seul regard qui me suit. Le mien.
J’ecris. Je fume. Ecrire et fumer.
Ecrire devient un soulagement. Ecrire c’est ma solitude. Je m’echappe. Je m’arrache a la difference.
Les autres pour l’instant je m’en fou.
J’ecris ma frustration. Je ne comprends pas leur langue. J’apprends l’hindi. Chaque matin, après mon chai, j’ouvre mon livre et recite ma lecon. Shanti m’aide dans la prononciation. Shanti est guide et parle plusieurs langues. Specialiste en japonnais, il projette d’aller y passer quelques mois, un jour… 60 ans, edente, ancient lapka, fier de sa progression sociale, c’est un homme que l’ambition ne tuera pas.
Ca ne suffit pas. Trop long. C’est complique.
J’entre quelque part, je suis accompagne. Ca jase. Les echanges vont bon train. Je percois un mot. “Gora”. C’est de moi qu’il est question. On plaisante. On me sourit. On se moque. Je ne comprends pas. Dinesh a beau me traduire, ca ne suffit pas. Il y a comme un malaise qui s’installe. Les tonalites changent. Ca, je peux le sentir. Je percois les tons de la voix, mais comprendre, ca je ne le peux pas. Pas encore. Trop tot. Trop long. C’est dur.
Ma chambre, mon refuge, ma maison. Les heures tournent. La volonte et le courage ne sont pas loin. Je ne fais rien et j’attends. Les moustiques m’agacent. Ils piquent aux chevilles, bien eduques, ils savent qu’ici on vit nu-pieds.
Bhersi est parti 3 jours en safari.
La faim me ronge.Il me faut me lever. Passer la porte. Sortir et marcher.
Chandan Shree, le restaurant de mes habitudes. 45 roupies le Thali. Les meilleures chapatis de la ville. A volonte. C’est mieux que Flunch, plus exotique.
On me reconnait. On m’a deja tellement admire.
Les touristes Gujarati sont en vacances. Ils ont investi les lieux. Le restaurant fait salle comble. A l’interieur, il y a une place en bout de table. 15 personnes, une famille. Je m’avance, je m’installe les yeux baisses, cherchant en moi les ressources necessaries au nouvel entretient qui s’annonce. Mon regard oblique et recontres les convives. 15 paires d’yeux rives sur une rock star. 15 fans avides de sensationnel.
Cote cour, le menu a la main, avec une egale conviction, le garcon me sourit et son regard me fixe encore, encore, encore…
Apres la guerre, le cessez-le-feu, l’armistice. On se donne rendez-vous l’annee prochaine. Je parcours les rues vides et c’est etrange. Il manque quelque chose. Il manque tout a vrai dire. Les stores des magasins sont clos. Les gens sont absents. Les grelots des femmes ne tintent plus a leurs chevilles. Plus de motos. Plus de klaxons. Plus rien. Jaisalmer, ville fantome. Seules les vaches impassibles et les chiens errants comblent ce vide.
La peau blanche sapee a l’indienne, ressemblant a tout sauf aux indiens, ne ressemblant a rien, des hommes, des femmes, des groupes, casquettes, bobs, appareils photos en bandoulieres. Ils suivent un guide ou un drapeau. Tels des fantomes rescapes du chaos, affames, perdus, craintifs, ils avancent dans le silence, colles les uns aux autres.
Je les vois passer. Je les ecoute parler francais. Martine prend Josiane en photo devant le seul stand de chai ouvert et comble. C’est typique et traditionnel. Les hommes portent le turban. Le patron du stand les regarde amuse. Pour plaisanter, il leur dit qu’une photo coute 3 euros. Ne sachant si c’est du lard ou du cochon, Josiane s’en va, un peu embarrassee. Martine, elle, ne se demonte pas. Fiere, elle les regarde tous et de haut elle replique: “Moi, je vaut 50 chameaux!”
L’attitude de Martine m’a beaucoup amuse.
J’avais envie de desert. Bhersi l’avais compris.
Alors que je m’etais assoupie dans ma chambre, cherchant des mots qui ne venaient pas, Bhersi est venu frapper a ma porte pour m’emmener chez lui. La ou il n’y a rien. Le desert, le bonheur. Bhersi est une perle rare en Inde. Un trefle a quatre feuille dans le desert du Thar.
Je lui trouve une apparence change. Son visage s’est emmaciee, le regard s’est endurcie. Pendant mon absence, ses deux grand-meres sont decedees. Je pensais les retrouver dans ce paradis. Le paradis doit avoir plusieurs pieces, elles ne sont plus la pour m’accueillir.
Le village de Bhersi m’avait manqué. Je le savais avant de venir, c’est plus flagrant maintenant que j’y suis.
Avant tout il y a le desert. Le desert est partout. Apres, rien. Le desert, le bonheur.
Quand le soleil se leve c’est un cercle parfait. Une boule pleine de jour. Un point dans l’horizon qui flamble comme un enorme bindi colle sur le front du ciel pale. Alors tout s’eclaire. Le monde deviant lucide. Je me demande ce qui fait monter le soleil si haut et si vite. Je ne crois pas en la science. La science est abstraite. Ce qui nous semble metaphysique a l’ouest, devient reel en Inde. Vice versa.
Luxe, calme et volupte. Le luxe en Inde c’est de trouver le calme. Quant a la volupte, elle est dans chaque seconde, omnipresente.
Les maisons sont en terre car la terre est le ciment du monde. Deux dromadaires, deux chiens, des chevres par dizaines, quelques moutons. Trois demeures, une famille. Une mere drapee de son voile rose. Un pere, le turban blanc mange par la poussiere, les jambes minces, la peau brulee, noire, le visage fin ride par les annees, l’oeil intacte. Plus jeunes, les fils ressemblent au pere. La fille d’une beaute precieuse, elegante, raffinee et redieuse dans son pungabi vert emmeraude, la fille est une lueur d’espoir qui brille fort au sein de sa fraterie.
Pendant que les femmes s’affairent aux fourneaux, Bhersi me conte ses peripeties. Autour d’un chai, il me montre son tas de photos collectees lors de ses safaris. Des photos de ses touristes. Des photos de lui et de Dala son cousin. Des photos de Sono son dromadaire decore pour la fete du desert. Papou, sa nouvelle acquisition ne figure pas encore au palmares. Ensuite nous passons aux messages de son livre d’or. Des messages dans toutes les langues, francais, anglais, coreen, espagnol, japonnais. Des messages pleins de louanges. Tout cela est merite, Bhersi est un exellent camel driver. Le repas est delicieux et specialement peu epice. Mon palet sensible apprecie. Je respire, je souffle, je me delecte de la grace de ce moment.
Rasante est la lumiere. Le jour decline aussi vite qu’il s’est leve.
Venant du desert, se rapprochant du village, Sankar conduit son troupeau vers l’enclos pour la nuit. Quotidiennement, il revient de sa transumance aussi joyeux qu’un pincon. Sankar est goat keeper, il est aussi la simplicite meme et la raison pure.
Je fume quelques beedies avec Djugal. Plaisantin, genereux, il se marre en m’ecoutant baragouiner des banalities en hindi. Nous riions ensemble. Il est heureux de mon retour. Je partage son sentiment.
La nuit est parfaite. Les lumieres sont rares. La penombre est entiere. Nous sommes des ombres et vivons le soir comme des etres pleins. Sankar s’est purifie. Il peut aller prier. C’est l’heure de la Puja.
La journee a ete longue, nous sommes tous fatigues. Un dernier beedie sous les etoiles. Les matelas sont installes. Je m’allonge et me laisse aller au sommeil. Je suis berce par les prieres de Sankar, sa voix, le rythme de son mantra qui chante, le son des cimballes clinquantes. Un chant d’amour a Dieu. Un chant en l’honneur de la vie sur cette terre aride. Envoute, je m’endors apaise, serein. Et dans la fraicheur de la nuit je ressents comme un air de Requiem, une fin du monde rejouissante, un Requiem innacheve, un Requiem de Mozart.
Apres, rien. Le silence, le desert, le bonheur.